lundi 12 août 2013

22/11/63, de Stephen King



La petite musique du diable

Nous avons (presque) tous un Stephen King dans la tête. Le grand maître de l’horreur a nourri cet inconscient collectif dans lequel le maquillage du clown cache des abîmes, où la grippe est un instrument de Dieu et l’insomnie, un passage vers les strates supérieures du monde. Outre son expertise technique, qui n’est bien évidemment plus à prouver, c’est sa capacité à incarner la petite voix de la déraison qui nous fascine. Son œuvre tentaculaire a mis en scène, non seulement nos peurs les plus inavouables, mais aussi et surtout cette propension bien humaine à nous égarer dans les « et si… ».

Comme beaucoup d’entre vous, je le suppose, Stephen King et moi avons vécu une passion adolescente. A 14 ans, il incarnait ce monde des « lectures adultes » sur le seuil duquel je restais, indécise, jusqu’au jour où le besoin de grandir m’a précipité vers lui. Simetierre fut l’une de mes plus grandes expériences de la terreur, en partie à cause d’une banale petite phrase qui me figea d’horreur plus sûrement que toute autre scène de son chef-d’œuvre. Une petite phrase qui disait à peu près : « En réalité, tous ces événements tragiques n’avaient jamais eu lieu ». Pour ceux qui n’auraient pas lu Simetierre, je rappelle brièvement le contexte : Louis Creed vivait une existence parfaitement heureuse avec sa femme, sa fille et son petit garçon dans leur nouvelle maison de Derry jusqu’au jour où le pauvre Gage, adorable bambin de trois ans, se fait écrabouiller comme une musaraigne par un poids lourd. On devine aisément la suite : les trois membres survivants de la famille Creed  plongent dans le cauchemar de ce deuil d’une brutalité inouïe (vous pouvez faire confiance à Stephen King pour ne pas mâcher ses mots). L’enterrement est un fiasco, à cause des relations calamiteuses entre Louis et son beau-père. Rachel Creed, la maman de Gage, tourne aux calmants pour ne pas s’effondrer, et la fille de Rachel et Louis erre dans la maison en serrant entre ses petites mains un portrait de son défunt petit frère. Tout ce qui suit la mort de Gage est parfaitement atroce, en résumé, jusqu’à cette petite phrase venue –apparemment- de nulle part : « En réalité, tous ces événements tragiques n’avaient jamais eu lieu ». C’est à ce moment précis que j’ai posé le livre avec la conscience très nette qu’il était au-dessus de mes forces de le poursuivre.

J’avais du sentir à l’époque, sans pouvoir le formuler, que tout le génie du maître se tenait-là, dans cette formule faussement magique qui prétendait tout annuler, et qui me précipitait en fait dans la véritable horreur du récit : celle du déni de la mort, de la souffrance, ce refus farouche de voir disparaître nos êtres aimés. Ce que j’ai entendu ce jour-là, fort brièvement, n’était rien d’autre que la petite musique du diable. La douce mélodie de la folie furieuse.  Avec un peu de chance, je ne l’entendrai jamais ailleurs que dans de très bons romans.

J’ai réussi à finir Simetierre, et prise dans mon élan, j’ai lu à peu près tout ce que Stephen King avait écrit jusque-là. Avec l’expérience, j’en étais venue à admirer sa technique : maîtrise impeccable du récit et des personnages, dialogues plus vrais que nature, et cette lente coulée de sable dans les rouages de ces vies ordinaires. Mais à chaque opus, c’était cette mélodie légère que je guettais. Parfois, elle résonnait à mes oreilles à la lecture d’un paragraphe ou de quelques lignes pour teinter tout le récit. Parfois, elle m’échappait complétement. Que je l’entende ou pas, il restait toujours cet authentique plaisir de lecture : King connaît son boulot.

Et puis, bien sûr, au fil des ans, d’autres auteurs se sont imposés à moi. J’ai délaissé Stephen King pour vivre de nouvelles expériences. Je le rencontrais fréquemment dans les rayons des librairies, indéboulonnable en dépit des nouvelles modes littéraires, et me promettais souvent de fêter nos retrouvailles, mais cela n’arrivait pas. Trop de bons romans, moins de temps pour les lire… Je n’oubliais cependant pas que la petite musique que je cherchais à présent à écouter chez d’autres auteurs, c’était lui qui me l’avait fait entendre pour la première fois.

Enfin, il y a un mois environ, Stephen King s’est rappelé à mon bon souvenir par le biais de ma mère, mine d’excellents bouquins qui a l’élégance de ne jamais s’en vanter. Elle était en train de lire 22/11/63 et se déclarait enchantée. Comme je suis une bonne petite fille qui n’a pas l’habitude de contredire sa maman, je me suis procuré le livre.


Stephen King vieillit bien

Comme toutes les bonnes histoires, 22/11/63 repose sur le fameux « et si… » : Et s’il était possible de remonter le temps pour empêcher l’assassinat de Kennedy ? C’est l’opportunité qui est offerte à Jake Epping, paisible petit professeur de lettres divorcé et sans enfants, lorsque son vieil ami cuistot lui fait découvrir, dans la réserve de son restaurant, un passage qui lui permet de revenir en 1958. Il lui reste donc cinq ans pour s’assurer de la culpabilité de Lee Harvey Oswald, son suspect n°1, et l’empêcher de nuire. Sauver Kennedy, c’est peut-être éviter la guerre au Viet-Nam et ses conséquences tragiques. C’est aussi prendre vacances de ces trépidantes années 2010 pour découvrir une époque plus douce, où les jeunes ont de bonnes manières, les profs sont respectés, et la nourriture, incroyablement savoureuse…

Je n’en raconterai pas plus. Si vous connaissez Stephen King, vous comprendrez que la traque d’Oswald n’est qu’une étape parmi tant d’autres de ce voyage fascinant. Entre Derry et Dallas, Jake Epping ne chôme pas, corrigeant d’autres injustices de la vie avec une touchante innocence. Lecteurs, prenez garde : la petite musique résonne jusque dans ces sweet sixties

Avec 22/11/63, King fait preuve d’une étonnante sobriété : on est loin du foisonnement de personnages et d’intrigues d’un Bazaar ou d’un Fléau. La dichotomie du bien et du mal, traitée parfois un peu caricaturalement dans certaines de ces œuvres, tourne ici en un passionnant débat intérieur chez un héros qui n’a rien d’un justicier. Ses questionnements et les nôtres se confondent et nous permettent de le suivre pas à pas dans ce lent paysage nostalgique, un peu trop séduisant. De fait, la respiration imprimée au livre est magistrale : tantôt légère et apaisée quand Jake découvre le bonheur d’une vie simple dans une petite bourgade du Texas, tantôt lourde et haletante quand il lui faut revêtir son costume d’espion sur les traces d’un Oswald encore anonyme, sans le sou, dans les quartiers populaires de Dallas. C’est une mélodie insidieuse, à deux temps, car la berceuse du passé s’accélère sur le tempo du futur. C’est ici, dans ce rythme binaire mesuré avec précision, que le diable dissimule ses paradoxes. Comme le dit si bien Stephen King : le passé ne veut pas être changé. Et pour protéger ses acquis, il est prêt à toutes les bassesses.

L’intrigue se nourrit pleinement des espoirs que nous entretenons à l’égard du personnage principal, ce chic type plein de bonnes intentions qui pense mériter aussi son bonheur, dût-il le trouver à une époque où il n’était même pas encore né. Au fil des pages, notre inquiétude à son égard va crescendo, jusqu’à ce final à la beauté mélancolique  : le diable a plus d’un tour dans son sac… C’est ainsi que l’on découvre un Stephen King apaisé, beaucoup moins bavard qu’à ses débuts, comme s’il n’éprouvait plus le besoin de se justifier. Le temps, toujours inéluctable dans son œuvre, avait déjà été traité avec brio dans la nouvelle Les Langoliers. Depuis, l’auteur a vieilli. Bien vieilli. Inéluctablement.

lundi 30 juillet 2012

221b Baker Street, de Graham Moore


Amis lecteurs, sans doute allez-vous croire, en lisant cette nouvelle critique d’un thriller historique faisant fortement référence à l’histoire de la littérature britannique, que je suis une espèce de monomaniaque, fétichiste de ce genre de mise en abîme victorienne. Il n’en est rien, et je vous le prouverai d’ici peu, car je suis bien décidée à remplumer ce pauvre blog délaissé depuis de trop nombreuses semaines. A ceux qui m’ont fait la joie et l’honneur de me lire régulièrement, toutes mes excuses… et aux nouveaux venus qui pourraient croire, en consultant la date de mes derniers posts, que ces quelques pages sont en voie de déréliction, suspendez votre vol ! Je tenterai dans les prochaines semaines de faire oublier mon manque d’assiduité. Ou pas. Souvent femme varie, bien que j’exècre ce genre de formule.

Penchons-nous donc un peu sur le cas de 221b Baker Street, un petit roman pas désagréable, premier-né du sieur Graham Moore, scénariste américain.
Pas désagréable, dans le sens où il nous apporte quelques éclairages ludiques sur l’existence d’Arthur Conan Doyle, et surtout sur la relation très particulière qu’il entretenait avec son héros le plus emblématique, Sherlock Holmes. Tout le monde connaît à peu près cette vieille histoire : Doyle détestait sa création, la jugeait médiocre et fort éloignée de ses véritables aspirations littéraires, et c’est avec soulagement qu’il avait tenté de mettre fin à cette existence fictive en « assassinant » Sherlock dans un ultime duel avec l’odieux professeur Moriarty. On sait également le tollé que provoqua, chez les lecteurs assidus de Sherlock, cette fin brutale. Peu importe : Doyle était enfin libre de se consacrer à ses autres œuvres, et durant quelques années, on ne l’entendit plus évoquer le célèbre détective. Jusqu’au jour où l’écrivain décida, à la surprise générale, de ressusciter son personnage en écrivant une aventure chronologiquement postérieure aux événements survenus dans les chutes de Reichenbach. Il s’agissait de La Maison Vide, où l’on apprend comment Sherlock Holmes a finalement survécu, et ce qu’il est advenu de lui durant ses trois années d’absence, baptisées « le grand hiatus ». Le mystère, cependant, restait entier : quelle mouche avait donc piqué l’honorable Sir Conan Doyle pour qu’il songe à renouer avec ce personnage qu’il haïssait tant, et dont il avait été si heureux de se débarrasser ?

C’est là toute l’intrigue du roman de Graham Moore, qui offre sa propre interprétation en nous faisant voyager entre deux époques. L’une, contemporaine, nous plonge dans l’univers très confidentiel et élitiste des admirateurs officiels du Canon (l’œuvre de Doyle regroupant toutes les histoires de Sherlock Holmes), présentés comme une bande de doux-dingues incroyablement érudits en la matière, absolument intransigeants et bornés quand il s’agit de défendre leur interprétation des écrits du maître. Oui, c’est cela, une bande de geeks. Le héros de cette première intrigue est un jeune membre du cercle, nouvellement intronisé grâce à sa brillante série d’articles sur Doyle, et qui décide de s’improviser à son tour détective lorsque l’un de ses coreligionnaires est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel alors qu’il était sur le point de révéler le contenu des pages manquantes du journal que Conan Doyle avait tenu pendant toute sa vie, pages qui pouvaient vraisemblablement expliquer les raisons du retour de Sherlock sur le devant de la scène.
La seconde intrigue est menée par Conan Doyle himself, flanqué de nul autre que Bram Stoker, à l’époque directeur de théâtre. Nous sommes en 1893, Doyle a publié, deux ans plus tôt, Le dernier problème qui devait signer la fin des aventures du célèbre détective, et a pu se plonger dans ce qu’il considère comme son œuvre véritable. Malheureusement, la réception d’un colis piégé dans sa propre demeure, avec les dégâts matériels qui, immanquablement, vont s’ensuivre, le pousse à mener une enquête sur la mort de plusieurs jeunes filles dans les quartiers les plus sordides de Londres.
Ces deux affaires, menées parallèlement, conduisent le lecteur, chapitre après chapitre, à la résolution de deux mystères, mais aussi d’un troisième, beaucoup plus vaste : la réapparition subite de Sherlock Holmes dans les écrits de Sir Arthur Conan Doyle. Deux enquêtes menées à plus d’un siècle de distance, par deux personnages que tout oppose : le premier a pour lui la jeunesse, l’enthousiasme et le culot. Il est à ce point passionné par le Canon qu’il en vient à se sentir habité par l’esprit de Sherlock, lui offrant ainsi la certitude d’être celui qui résoudra le meurtre de son vieil ami. L’autre est l’ennemi mortel de Sherlock Holmes, et celui qu’on désignera longtemps comme son assassin, mais qui, pour les besoins de son investigation, se devra de revêtir les oripeaux de ce personnage tant haï. L’idée n’est pas mauvaise, et a la vertu d’apporter une subtilité psychologique certaine à l’auteur devenu, ici, personnage de roman, et alter-ego holmésien. Evidemment, il ne s’agit pas d’une grande nouveauté littéraire. D’autres écrivains ont exploré avant Graham Moore les relations complexes entre les écrivains et leurs créations, et les conditions dans lesquelles identité et entité peuvent se fondre, s’imbriquer ou s’opposer, dans des genres plus ou moins fantastiques. Si Graham Moore n’apporte rien de radicalement novateur à ce type de littérature, il tire cependant assez bien son épingle du jeu, malgré un dénouement un peu faible et une alternance trop systématique et parfois ennuyeuse des deux intrigues d’un chapitre à un autre. Un petit roman pas trop mal tourné en somme, enrichissant si l’on s’intéresse à ce pan de l’histoire littéraire et aux fameuses règles de conduite que tout bon auteur de policier se doit de suivre (à ce propos, les lettres de Chandler apportent tout de même un éclairage beaucoup plus passionnant, mais passons). Si l’on n’attend de ce genre d’histoire qu’un peu de divertissement et une lecture facile, assortie des quelques détails historiques nécessaires, 221 B Baker Street remplit convenablement son office.

jeudi 7 juin 2012

Pub !


            D’ici quelques mois sera mise en place une nouvelle rubrique dans ce blog, consacrée à mon activité d’écrivain public. Une rubrique sous forme de « vitrine », qui recensera les offres de ma société, les actualités, et les quelques réflexions que cette nouvelle vie ne manquera pas de faire naître chez votre serviteur…
            J’en profite pour faire passer ce petit message à caractère informatif : si vous rencontrez des difficultés dans la rédaction de courriers, de dossiers, ou toute autre forme de document écrit, si vous avez besoin de faire relire et corriger vos travaux, ou si vous songez, dans le coin de votre tête, à immortaliser votre vie et en laisser un témoignage à ceux que vous aimez, contactez-moi !
            Si vous en avez l’occasion, parlez-en aussi autour de vous : je peux travailler à distance et m’adapter à toutes les demandes.

            Merci !



Lauren Mézière



ecrivainpublic.lepuy@gmail.com

lundi 21 mai 2012

Pierrette, par Olivier Maneval et Anne-Maud Boudre

Une fois n’est pas coutume, parlons microbes.

Ne nous affolons pas. Je n’ai pas l’intention d’ajouter à une atmosphère déjà suffisamment névrotique mes considérations de profane sur les agents propagateurs de nez qui coule, de gorge qui gratte, et de peau qui germe. Tenons-nous en à la littérature, qui jamais ne provoqua la moindre démangeaison (ou alors faut me raconter), et nous donne enfin une raison valable de nous planquer sous la couette pour esquiver les bacilles.
Par microbes, je veux bien entendu parler des petits êtres qui peuvent (ou pas) remplir nos existences sinistres de doudous fluorescents, de jingles-clochettes perpétuels, et de toutes sortes de matières organiques plus ou moins liquides et odorantes qui nous transforment peu à peu, de souillons anarchistes adolescents, en fées du logis monomaniaques à la comptabilité irréprochable. Je veux parler, vous l’avez compris avant que je ne le formule, de nos charmants bambins, et de ce que peut, parfois, leur apporter les livres que nous confions à leurs menottes potelées.


Or donc, et sans plus prolonger cette élocution introductive, laissez-moi vous toucher deux mots de ce petit bouquin dont j’ai eu la connaissance, qui fut joué avant d’être lu, puisque l’album retrace en quelques pages le texte d’un spectacle créé dans mes auvergnates collines, et qui nous raconte l’histoire simple d’une grosse rocaille aux ambitions délirantes, puisque son rêve est de faire trempette dans l’océan et de fendre les milles en compagnie de la friture.
Voilà un vaste projet, et qui ne s’embarrasse guère de considérations physiques. Fraîchement détachée de maman-montagne en un brusque parachutage, plantée dans le sable où elle a élu domicile, face à l’océan, elle fait connaissance avec ses nouveaux amis, herbes folles et sages galets, dans l’espoir qu’ils lui révèlent le truc infaillible pour se carapater à dos d’embruns. Attendre, disent les autres pierres, laisser le temps et le ressac faire leur œuvre. Apprendre ! affirme Benoît le bout de bois. Espérer… répliquent les touffes d’herbes folles. Pierrette trépigne et s’impatiente : pas question de faire le piquet en attendant que l’océan lui donne la ligne ! Mais ce que Pierrette ignore, le temps et l’espoir le lui apprendront, en empruntant les voies les plus inattendues, celles du hasard et de la poésie. 


Une histoire simple… mais qui explore certains enjeux essentiels de l’enfance, grâce à un texte jamais bêtifiant, souvent drôle, habilement mis en valeur par une illustration pleine de fantaisie. Un petit album qui, l’air de rien, pose les questions justes et laisse l’imagination donner ses propres réponses. On aborde ainsi, sans jamais basculer dans le drame, de frustration et de changements, de la vie et de la mort, des bienfaits conjugués de la détermination, du rêve et du hasard… Et de la nécessité de ne pas laisser quelques certitudes bien établies diriger le cours de notre existence.

Pour tous ceux qui souhaiteraient faire l’acquisition de Pierrette, contactez-moi par mail. Je dispose d’une vingtaine d’exemplaires que je me ferai une joie d’expédier à qui m’en fera la demande.

Pierrette, texte de Olivier Maneval, illustrations d’Anne-Maud Boudre. Edité par la Compagnie Juste à Temps, mars 2012.

vendredi 16 mars 2012

Pennac or not Pennac ?


Il y a quelques semaines, zappant sur France 5 avec l’intention de jeter un œil sur « La Grande Librairie » (émission que je n’aime pas du tout mais que je me crois obligée à suivre par « conscience professionnelle »), je découvris, non sans plaisir, que l’un de mes auteurs favoris y était invité. Toutes affaires cessantes, je fis taire compagnon et gamins, montai le son de la télé, et m’enfonçai profondément dans les coussins du canapé. Car c’était lui, il était là, l’écrivain chéri de mes années lycées, celui qui me fit découvrir Gadda, Maïakovsky et Fantasia chez les ploucs, celui qui fit du rôle si peu envié de bouc-émissaire l’une des fonctions les plus romanesques de la littérature française ! Oui, il était là : Daniel Pennac, le seul et l’unique, mais où était-il donc passé ? Nous nous étions un peu perdus de vue depuis l’excellent Dictateur et le hamac. A l’époque, encore étudiante et fort jeune, j’avais créé un site, embryon du blog depuis lequel je m’adresse à vous, où j’avais vanté les mérites de ce roman-là, et de tous ceux qui l’avaient précédé.
Enfin, après toutes ces années d’absence, il venait frapper à ma porte : un peu vieilli, mais arborant toujours ce doux sourire d’instituteur à la républicaine, avec dans les mains le livre couleur crème qui l’avait retenu si loin de moi : Journal d’un corps. Les carnets intimes d’un homme qui, depuis l’âge de treize ans jusqu’au jour de sa mort, décrit son existence, ses rencontres, ses amours, ses douleurs, par le prisme si particulier de son véhicule organique. Une gageure littéraire, à n’en pas douter, et qui trouvait justement sa place dans la génération « autofiction » défendue par un grand nombre d’auteur hexagonaux. D’où sa présence dans l’émission de François Busnel où se croisent habituellement nombre de protégés de la mafia de Philippe Sollers. Une première fois, il me fallut donc me rassurer : Daniel Pennac n’est ni Camille Laurens, ni Virginie Despentes, et bien qu’il soit entré depuis longtemps dans l’écurie Gallimard, il a toujours su se distinguer, par son inventivité et ses prouesses stylistiques, de la « masse laborieuse » estampillée NRF. Mais alors, que penser de ce virage littéraire de la part du génial inventeur de la clique Malaussène ? Mon affection pour l’auteur me dictait la méfiance, et la nécessité de feuilleter d’abord le nouvel ouvrage avant d’amorcer mon deuil. Ceux qui me connaissent n’ont pas oublié l’horreur que m’inspire ce genre de récit auto-centré (à compter que Journal d’un corps en fasse partie), partant de rien pour n’aller nulle part sinon, comme cela a souvent été le cas, au jackpot littéraire (il faut bien vivre).
Tout cela était donc bien mal engagé. Au bonheur des retrouvailles succédait un étonnement teinté de déception : quoi, vous aussi ? Comme ça, ils vous ont eu ? Non, non, ce n’était pas possible. Il me fallait vérifier par moi-même ce que M. Busnel avait osé suggérer sans le dire : que Daniel Pennac, privé du feu qui l’animait jadis, avait basculé dans la facilité bleu blanc rouge (nous seuls en avons le secret). Une chronique de Nicolas Bedos dans Marianne me donne un peu de baume au cœur : on retrouve, d’après lui, toute la saveur des Pennac d’antan, et cette plume incroyablement habile qui a toujours su écrire comme nous aimerions penser. D’autres critiques, glanées sur la toile, corroborent cet avis enthousiaste, et c’est pleine d’espoir que je pénètre une librairie ponote (répétez cette phrase dix fois, le plus vite possible), et me dirige vers la table des nouveautés. Le Journal d’un corps s’y trouve en bonne place, je me saisis d’un exemplaire que je tourne, retourne et soupèse, avant d’en parcourir l’incipit d’un œil fiévreux. Je poursuis ma lecture parcellaire, sautant les pages, amorçant la lecture des chapitres suivant, pistant l’odeur du Pennac que je connais et que j’admire. En vain. Je ne retrouve ni la drôlerie fantasque de l’épopée Malaussène, ni les audaces narratives du Dictateur. Le roman aurait tout aussi bien pu être écrit par un autre ; peut-être alors l’aurais-je trouvé excellent, mais le nom de l’écrivain sur la première de couverture a mis fin à la possibilité d’une découverte. C’est Pennac, mais ce n’est pas Pennac, il ne m’en faut pas plus pour reposer le livre sur le dessus de la pile et rebrousser chemin. Je ne lirai pas son Journal.
Tout cela, je ne vous le raconte pas sans une certaine honte : ne serais-je qu’une vulgaire groupie, pas plus indulgente que ces lectrices de Conan Doyle qui enterrèrent le malheureux sous les lettres de protestations et d’insultes lorsqu’il lui prit le désir d’assassiner Sherlock ? Possible, et je n’en retire aucune fierté. Mon attachement envers certains auteurs me pousse souvent dans la voie de la tyrannie. Pennac m’a trahie. Mais Pennac a eu raison : personne n’a le droit de dicter à un créateur l’objet de sa création, surtout pas une lectrice un peu bornée refusant de sacrifier un peu de sa routine. C’est pourquoi je lui souhaite, en dépit de mon chagrin, tout le succès du monde. Pour devenir ce qu'il est, comme dirait Nietzsche, il n'a vraiment pas besoin de mes avis.

PS : Suis-je condamnée, à chaque édito, à parler des livres que je ne lirai pas, et des raisons qui motivent mon dédain ? Nom d’un Naulleau, il va me falloir briser ce systématisme !

samedi 10 mars 2012

Fêter le livre tant qu'on le peut...


Le 32e salon du livre de Paris se déroulera cette année du 16 au 19 mars, porte de Versailles. Un programme foisonnant et éclectique s’articulant autour de quelques points forts incontournables. Gros plan sur la cuvée 2012.


Avec pas moins de vingt-deux auteurs invités, parmi lesquels les romanciers Kaori Ekuni, Hideo Furukawa, ou Kenzaburo Oe (prix Nobel 1994), c’est la littérature japonaise qui sera particulièrement mise à l’honneur. Outre les nouvelles plumes du roman nippon, le visiteur pourra également faire la rencontre de poètes et mangakas. Le pays avait déjà été convié au salon en 1997 : son retour, quinze ans plus tard, offre l’occasion d’un état des lieux des relations culturelles franco-japonaises.

Après Buenos Aires en 2011, Moscou sera pour quelques jours la capitale du salon parisien. Romanciers, essayistes ou journalistes seront présents pour commenter leur vision de cette géante autoproclamée du capitalisme, aujourd’hui en proie à de nouvelles agitations politiques, mais qui reste le fief d’une littérature rendue célèbre par de nombreux romanciers, dramaturges et poètes universels.
La Bande Dessinée fera l’objet d’événements prometteurs, tels que les expositions DC Comics et Naruto, des matchs d’improvisation entre illustrateurs, des concerts BD en live, la présence de mangakas (avec un cosplay comme point d’orgue !), mais aussi d’auteurs argentins (sur le thème « l’humour à Buenos Aires »). Dédicaces, débats et conférences constitueront une sorte de seconde manche après le festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême qui s’est déroulé en février dernier.
Pour la première fois depuis la création du salon, et avec le partenariat du Musée des lettres et manuscrits, un espace spécialement dédié au livre ancien, livre rare et manuscrit sera mis en place, visant un public de passionnés de bibliophilie. Pièces uniques et livres rarissimes côtoieront des ouvrages modernes de collection dans un cadre luxueux s’étendant sur environ six cents mètres carrés. Une exposition jumelée sera également organisée hors les murs, réunissant une collection de manuscrits signés par les plus grands noms de la littérature, parmi lesquels Cocteau, Gide, Prévert, Gary ou Giono.

Soixante-dix-sept ans après sa mort, l’écrivain roumain Panaït Istrati fait l’objet d’un hommage appuyé dans le cadre d’une série de conférence, exposition, concert et débat autour du « Gorki des Balkans » et de ses vagabondages littéraires. Découvert par Romain Rolland en 1921, il écrira plusieurs ouvrages en langue française (Kyra Kyralina, Oncle Anghel, Présentation des haïdouks, …) et sera l’un des premiers à dénoncer le stalinisme (dès 1927, après un voyage en URSS). Mort dans la misère et l’oubli, son œuvre de « conteur oriental » interdite dans les pays où le parti communiste possède une influence, il ne sera redécouvert que récemment (on peut, entre autres, lire ses œuvres complètes publiées par les éditions Phébus). En partenariat avec l’Institut Culturel Roumain, c’est aujourd’hui le salon du livre qui œuvre à sa réhabilitation. 

Comme chaque année, évidemment, le festival ouvrira ses portes à de très nombreux auteurs français (près de deux mille annoncés) accessibles par le biais de conférences, de séances de dédicaces et de débats. Sans oublier la foule de petits et grands éditeurs comptant sur ces quelques jours pour élargir leur lectorat, et conforter leurs fidèles, dans un contexte économique plus que jamais incertain…

32e Salon du livre de Paris, du 16 au 19 mars 2012, porte de Versailles.

vendredi 9 mars 2012

Modernité, Italo Svevo


            Il est l’un des plus grands auteurs italiens du XXe siècle, romancier peu prolixe mais génial, ayant entre autres laissé à la postérité le formidable Conscience de Zeno. Mais il fut également le contributeur régulier de la presse triestine, qu’il alimenta de chroniques aussi légères que clairvoyantes, empreintes de cette douce ironie qui caractérisait son regard sur toute chose. De 1890 jusque dans les années 1920, c’est en témoin privilégié de la reconstruction de la vieille Europe qu’il s’impose : pour le journal La Nazione, il rédige chroniques et billets d’humeur, inspiré par les scènes de vie londonnienne auxquelles il assiste au cours de ses nombreux déplacement dans la capitale britannique. British kindness et poussées nationalistes, conflit anglo-irlandais et irruption des « teuf-teuf » dans le paysage urbain, terrorisme contestataire et artistes contestés, tout lui est prétexte à une analyse des nouveaux enjeux des années post-14-18 : révolution industrielle et culturelle, xénophobie ordinaire et fierté patriotique, ouverture de l’Europe sur le monde, influence du modèle américain… Tous sujets traités avec une lucidité bienveillante d’éternel voyageur, sans jamais cependant se départir d’une volonté d’analyse géopolitique qui dépasse la simple narration des anecdotes vécues au cours de ses voyages dans la « perfide Albion ».
         Car le regard d’Italo Svevo (né Ettore Schmitz, il choisit le pseudonyme d’Italo Svevo pour rappeler sa double origine italienne et souabe) n’est pas seulement celui de l’observateur amusé et quelque peu mondain : le théâtre de Londres lui offre l’opportunité d’exercer son esprit d’analyse sur les événements qui se déroulent également dans son propre pays, comme il est justement rappelé dans l’introduction du recueil de ses chroniques publié en France aux éditions Finitude. De même, les pages évoquant le conflit séculaire opposant l’empire britannique à l’un de ses dominions rebelles, l’Irlande, furent sans doute inspirées par ses conversations avec son ami James Joyce, et si ces épisodes sanglants sont chroniqués de la plume légère et caustique qui lui est habituelle, ils ne sont pas moins empreints de son esprit humaniste libertaire.
            A travers les écrits de Svevo journaliste nous apparaît dans toute sa complexité un monde déjà ancien, ruiné par la guerre, déstabilisé par les innombrables progrès techniques, culturels et politiques qui furent aussi une conséquence de 14-18. Et c’est en gentleman qu’il rédige tout cela, bien loin du journalisme en quête de sensationnel que nous connaissons aujourd’hui, aux frontières du reportage choc et du reality-show scénarisé. C’est pourquoi, comme l’affirme David Caviglioli pour Le Nouvel Observateur : «Ces papiers, on devrait les étudier dans les écoles de journalisme».

            Modernité, Italo Svevo, chroniques traduites et présentées par Dino Nessuno, éditions Finitude, 2011.