lundi 21 mai 2012

Pierrette, par Olivier Maneval et Anne-Maud Boudre

Une fois n’est pas coutume, parlons microbes.

Ne nous affolons pas. Je n’ai pas l’intention d’ajouter à une atmosphère déjà suffisamment névrotique mes considérations de profane sur les agents propagateurs de nez qui coule, de gorge qui gratte, et de peau qui germe. Tenons-nous en à la littérature, qui jamais ne provoqua la moindre démangeaison (ou alors faut me raconter), et nous donne enfin une raison valable de nous planquer sous la couette pour esquiver les bacilles.
Par microbes, je veux bien entendu parler des petits êtres qui peuvent (ou pas) remplir nos existences sinistres de doudous fluorescents, de jingles-clochettes perpétuels, et de toutes sortes de matières organiques plus ou moins liquides et odorantes qui nous transforment peu à peu, de souillons anarchistes adolescents, en fées du logis monomaniaques à la comptabilité irréprochable. Je veux parler, vous l’avez compris avant que je ne le formule, de nos charmants bambins, et de ce que peut, parfois, leur apporter les livres que nous confions à leurs menottes potelées.


Or donc, et sans plus prolonger cette élocution introductive, laissez-moi vous toucher deux mots de ce petit bouquin dont j’ai eu la connaissance, qui fut joué avant d’être lu, puisque l’album retrace en quelques pages le texte d’un spectacle créé dans mes auvergnates collines, et qui nous raconte l’histoire simple d’une grosse rocaille aux ambitions délirantes, puisque son rêve est de faire trempette dans l’océan et de fendre les milles en compagnie de la friture.
Voilà un vaste projet, et qui ne s’embarrasse guère de considérations physiques. Fraîchement détachée de maman-montagne en un brusque parachutage, plantée dans le sable où elle a élu domicile, face à l’océan, elle fait connaissance avec ses nouveaux amis, herbes folles et sages galets, dans l’espoir qu’ils lui révèlent le truc infaillible pour se carapater à dos d’embruns. Attendre, disent les autres pierres, laisser le temps et le ressac faire leur œuvre. Apprendre ! affirme Benoît le bout de bois. Espérer… répliquent les touffes d’herbes folles. Pierrette trépigne et s’impatiente : pas question de faire le piquet en attendant que l’océan lui donne la ligne ! Mais ce que Pierrette ignore, le temps et l’espoir le lui apprendront, en empruntant les voies les plus inattendues, celles du hasard et de la poésie. 


Une histoire simple… mais qui explore certains enjeux essentiels de l’enfance, grâce à un texte jamais bêtifiant, souvent drôle, habilement mis en valeur par une illustration pleine de fantaisie. Un petit album qui, l’air de rien, pose les questions justes et laisse l’imagination donner ses propres réponses. On aborde ainsi, sans jamais basculer dans le drame, de frustration et de changements, de la vie et de la mort, des bienfaits conjugués de la détermination, du rêve et du hasard… Et de la nécessité de ne pas laisser quelques certitudes bien établies diriger le cours de notre existence.

Pour tous ceux qui souhaiteraient faire l’acquisition de Pierrette, contactez-moi par mail. Je dispose d’une vingtaine d’exemplaires que je me ferai une joie d’expédier à qui m’en fera la demande.

Pierrette, texte de Olivier Maneval, illustrations d’Anne-Maud Boudre. Edité par la Compagnie Juste à Temps, mars 2012.

vendredi 16 mars 2012

Pennac or not Pennac ?


Il y a quelques semaines, zappant sur France 5 avec l’intention de jeter un œil sur « La Grande Librairie » (émission que je n’aime pas du tout mais que je me crois obligée à suivre par « conscience professionnelle »), je découvris, non sans plaisir, que l’un de mes auteurs favoris y était invité. Toutes affaires cessantes, je fis taire compagnon et gamins, montai le son de la télé, et m’enfonçai profondément dans les coussins du canapé. Car c’était lui, il était là, l’écrivain chéri de mes années lycées, celui qui me fit découvrir Gadda, Maïakovsky et Fantasia chez les ploucs, celui qui fit du rôle si peu envié de bouc-émissaire l’une des fonctions les plus romanesques de la littérature française ! Oui, il était là : Daniel Pennac, le seul et l’unique, mais où était-il donc passé ? Nous nous étions un peu perdus de vue depuis l’excellent Dictateur et le hamac. A l’époque, encore étudiante et fort jeune, j’avais créé un site, embryon du blog depuis lequel je m’adresse à vous, où j’avais vanté les mérites de ce roman-là, et de tous ceux qui l’avaient précédé.
Enfin, après toutes ces années d’absence, il venait frapper à ma porte : un peu vieilli, mais arborant toujours ce doux sourire d’instituteur à la républicaine, avec dans les mains le livre couleur crème qui l’avait retenu si loin de moi : Journal d’un corps. Les carnets intimes d’un homme qui, depuis l’âge de treize ans jusqu’au jour de sa mort, décrit son existence, ses rencontres, ses amours, ses douleurs, par le prisme si particulier de son véhicule organique. Une gageure littéraire, à n’en pas douter, et qui trouvait justement sa place dans la génération « autofiction » défendue par un grand nombre d’auteur hexagonaux. D’où sa présence dans l’émission de François Busnel où se croisent habituellement nombre de protégés de la mafia de Philippe Sollers. Une première fois, il me fallut donc me rassurer : Daniel Pennac n’est ni Camille Laurens, ni Virginie Despentes, et bien qu’il soit entré depuis longtemps dans l’écurie Gallimard, il a toujours su se distinguer, par son inventivité et ses prouesses stylistiques, de la « masse laborieuse » estampillée NRF. Mais alors, que penser de ce virage littéraire de la part du génial inventeur de la clique Malaussène ? Mon affection pour l’auteur me dictait la méfiance, et la nécessité de feuilleter d’abord le nouvel ouvrage avant d’amorcer mon deuil. Ceux qui me connaissent n’ont pas oublié l’horreur que m’inspire ce genre de récit auto-centré (à compter que Journal d’un corps en fasse partie), partant de rien pour n’aller nulle part sinon, comme cela a souvent été le cas, au jackpot littéraire (il faut bien vivre).
Tout cela était donc bien mal engagé. Au bonheur des retrouvailles succédait un étonnement teinté de déception : quoi, vous aussi ? Comme ça, ils vous ont eu ? Non, non, ce n’était pas possible. Il me fallait vérifier par moi-même ce que M. Busnel avait osé suggérer sans le dire : que Daniel Pennac, privé du feu qui l’animait jadis, avait basculé dans la facilité bleu blanc rouge (nous seuls en avons le secret). Une chronique de Nicolas Bedos dans Marianne me donne un peu de baume au cœur : on retrouve, d’après lui, toute la saveur des Pennac d’antan, et cette plume incroyablement habile qui a toujours su écrire comme nous aimerions penser. D’autres critiques, glanées sur la toile, corroborent cet avis enthousiaste, et c’est pleine d’espoir que je pénètre une librairie ponote (répétez cette phrase dix fois, le plus vite possible), et me dirige vers la table des nouveautés. Le Journal d’un corps s’y trouve en bonne place, je me saisis d’un exemplaire que je tourne, retourne et soupèse, avant d’en parcourir l’incipit d’un œil fiévreux. Je poursuis ma lecture parcellaire, sautant les pages, amorçant la lecture des chapitres suivant, pistant l’odeur du Pennac que je connais et que j’admire. En vain. Je ne retrouve ni la drôlerie fantasque de l’épopée Malaussène, ni les audaces narratives du Dictateur. Le roman aurait tout aussi bien pu être écrit par un autre ; peut-être alors l’aurais-je trouvé excellent, mais le nom de l’écrivain sur la première de couverture a mis fin à la possibilité d’une découverte. C’est Pennac, mais ce n’est pas Pennac, il ne m’en faut pas plus pour reposer le livre sur le dessus de la pile et rebrousser chemin. Je ne lirai pas son Journal.
Tout cela, je ne vous le raconte pas sans une certaine honte : ne serais-je qu’une vulgaire groupie, pas plus indulgente que ces lectrices de Conan Doyle qui enterrèrent le malheureux sous les lettres de protestations et d’insultes lorsqu’il lui prit le désir d’assassiner Sherlock ? Possible, et je n’en retire aucune fierté. Mon attachement envers certains auteurs me pousse souvent dans la voie de la tyrannie. Pennac m’a trahie. Mais Pennac a eu raison : personne n’a le droit de dicter à un créateur l’objet de sa création, surtout pas une lectrice un peu bornée refusant de sacrifier un peu de sa routine. C’est pourquoi je lui souhaite, en dépit de mon chagrin, tout le succès du monde. Pour devenir ce qu'il est, comme dirait Nietzsche, il n'a vraiment pas besoin de mes avis.

PS : Suis-je condamnée, à chaque édito, à parler des livres que je ne lirai pas, et des raisons qui motivent mon dédain ? Nom d’un Naulleau, il va me falloir briser ce systématisme !

samedi 10 mars 2012

Fêter le livre tant qu'on le peut...


Le 32e salon du livre de Paris se déroulera cette année du 16 au 19 mars, porte de Versailles. Un programme foisonnant et éclectique s’articulant autour de quelques points forts incontournables. Gros plan sur la cuvée 2012.


Avec pas moins de vingt-deux auteurs invités, parmi lesquels les romanciers Kaori Ekuni, Hideo Furukawa, ou Kenzaburo Oe (prix Nobel 1994), c’est la littérature japonaise qui sera particulièrement mise à l’honneur. Outre les nouvelles plumes du roman nippon, le visiteur pourra également faire la rencontre de poètes et mangakas. Le pays avait déjà été convié au salon en 1997 : son retour, quinze ans plus tard, offre l’occasion d’un état des lieux des relations culturelles franco-japonaises.

Après Buenos Aires en 2011, Moscou sera pour quelques jours la capitale du salon parisien. Romanciers, essayistes ou journalistes seront présents pour commenter leur vision de cette géante autoproclamée du capitalisme, aujourd’hui en proie à de nouvelles agitations politiques, mais qui reste le fief d’une littérature rendue célèbre par de nombreux romanciers, dramaturges et poètes universels.
La Bande Dessinée fera l’objet d’événements prometteurs, tels que les expositions DC Comics et Naruto, des matchs d’improvisation entre illustrateurs, des concerts BD en live, la présence de mangakas (avec un cosplay comme point d’orgue !), mais aussi d’auteurs argentins (sur le thème « l’humour à Buenos Aires »). Dédicaces, débats et conférences constitueront une sorte de seconde manche après le festival international de la Bande Dessinée d’Angoulême qui s’est déroulé en février dernier.
Pour la première fois depuis la création du salon, et avec le partenariat du Musée des lettres et manuscrits, un espace spécialement dédié au livre ancien, livre rare et manuscrit sera mis en place, visant un public de passionnés de bibliophilie. Pièces uniques et livres rarissimes côtoieront des ouvrages modernes de collection dans un cadre luxueux s’étendant sur environ six cents mètres carrés. Une exposition jumelée sera également organisée hors les murs, réunissant une collection de manuscrits signés par les plus grands noms de la littérature, parmi lesquels Cocteau, Gide, Prévert, Gary ou Giono.

Soixante-dix-sept ans après sa mort, l’écrivain roumain Panaït Istrati fait l’objet d’un hommage appuyé dans le cadre d’une série de conférence, exposition, concert et débat autour du « Gorki des Balkans » et de ses vagabondages littéraires. Découvert par Romain Rolland en 1921, il écrira plusieurs ouvrages en langue française (Kyra Kyralina, Oncle Anghel, Présentation des haïdouks, …) et sera l’un des premiers à dénoncer le stalinisme (dès 1927, après un voyage en URSS). Mort dans la misère et l’oubli, son œuvre de « conteur oriental » interdite dans les pays où le parti communiste possède une influence, il ne sera redécouvert que récemment (on peut, entre autres, lire ses œuvres complètes publiées par les éditions Phébus). En partenariat avec l’Institut Culturel Roumain, c’est aujourd’hui le salon du livre qui œuvre à sa réhabilitation. 

Comme chaque année, évidemment, le festival ouvrira ses portes à de très nombreux auteurs français (près de deux mille annoncés) accessibles par le biais de conférences, de séances de dédicaces et de débats. Sans oublier la foule de petits et grands éditeurs comptant sur ces quelques jours pour élargir leur lectorat, et conforter leurs fidèles, dans un contexte économique plus que jamais incertain…

32e Salon du livre de Paris, du 16 au 19 mars 2012, porte de Versailles.

vendredi 9 mars 2012

Modernité, Italo Svevo


            Il est l’un des plus grands auteurs italiens du XXe siècle, romancier peu prolixe mais génial, ayant entre autres laissé à la postérité le formidable Conscience de Zeno. Mais il fut également le contributeur régulier de la presse triestine, qu’il alimenta de chroniques aussi légères que clairvoyantes, empreintes de cette douce ironie qui caractérisait son regard sur toute chose. De 1890 jusque dans les années 1920, c’est en témoin privilégié de la reconstruction de la vieille Europe qu’il s’impose : pour le journal La Nazione, il rédige chroniques et billets d’humeur, inspiré par les scènes de vie londonnienne auxquelles il assiste au cours de ses nombreux déplacement dans la capitale britannique. British kindness et poussées nationalistes, conflit anglo-irlandais et irruption des « teuf-teuf » dans le paysage urbain, terrorisme contestataire et artistes contestés, tout lui est prétexte à une analyse des nouveaux enjeux des années post-14-18 : révolution industrielle et culturelle, xénophobie ordinaire et fierté patriotique, ouverture de l’Europe sur le monde, influence du modèle américain… Tous sujets traités avec une lucidité bienveillante d’éternel voyageur, sans jamais cependant se départir d’une volonté d’analyse géopolitique qui dépasse la simple narration des anecdotes vécues au cours de ses voyages dans la « perfide Albion ».
         Car le regard d’Italo Svevo (né Ettore Schmitz, il choisit le pseudonyme d’Italo Svevo pour rappeler sa double origine italienne et souabe) n’est pas seulement celui de l’observateur amusé et quelque peu mondain : le théâtre de Londres lui offre l’opportunité d’exercer son esprit d’analyse sur les événements qui se déroulent également dans son propre pays, comme il est justement rappelé dans l’introduction du recueil de ses chroniques publié en France aux éditions Finitude. De même, les pages évoquant le conflit séculaire opposant l’empire britannique à l’un de ses dominions rebelles, l’Irlande, furent sans doute inspirées par ses conversations avec son ami James Joyce, et si ces épisodes sanglants sont chroniqués de la plume légère et caustique qui lui est habituelle, ils ne sont pas moins empreints de son esprit humaniste libertaire.
            A travers les écrits de Svevo journaliste nous apparaît dans toute sa complexité un monde déjà ancien, ruiné par la guerre, déstabilisé par les innombrables progrès techniques, culturels et politiques qui furent aussi une conséquence de 14-18. Et c’est en gentleman qu’il rédige tout cela, bien loin du journalisme en quête de sensationnel que nous connaissons aujourd’hui, aux frontières du reportage choc et du reality-show scénarisé. C’est pourquoi, comme l’affirme David Caviglioli pour Le Nouvel Observateur : «Ces papiers, on devrait les étudier dans les écoles de journalisme».

            Modernité, Italo Svevo, chroniques traduites et présentées par Dino Nessuno, éditions Finitude, 2011.

mercredi 29 février 2012

Un mois après, que reste-t-il du festival d'Angoulême ?


Le 39e festival international de la bande dessinée a fermé ses portes le 29 janvier dernier. Expositions, débats et rencontres ont permis, cette année encore, d’ouvrir au public les portes d’un univers aux facettes multiples et changeantes, reflétant plus que jamais les enjeux du monde actuel. Avec la consécration de Guy Delisle pour ses excellentes Chroniques de Jérusalem (fauve d’or 2012), dans lesquelles l’auteur nous embarque avec lui dans la ville aux trois religions où il séjourna pendant un an, c’est une certaine vision de la BD qui fut célébrée : un art au croisement des disciplines, tout autant témoignage journalistique qu’expérience graphique, vecteur d’opinions et d’expériences, bien au-delà des habituelles frontières dans lesquelles elle fut longtemps cantonnée. Un art vivant, en somme, comme en témoigne, entre autres, l’exposition Art Spiegelman qui se tient aujourd’hui encore dans la cité charentaise. 


« A la découverte d’Art Spiegelman » : Le président d’honneur du festival de 2012 s’expose dans le bâtiment Castro jusqu’au 5 mars. L’occasion de (re)découvrir un auteur indispensable, rendu célèbre par Maus, son chef-d’œuvre évoquant le sort tragique de sa famille juive polonaise durant la seconde guerre mondiale. Mais s’il s’est illustré dans une forme d’art baptisée, peut-être un peu hâtivement, « roman graphique », il est également un grand érudit de la bande dessinée, un éditeur et un illustrateur de talent, et un témoin privilégié des révolutions artistiques ayant eu lieu aux Etats-Unis (et particulièrement en Californie) dans les années soixante-dix. En suivant cette exposition, c’est tout un pan de l’histoire de la bande dessinée qui nous est révélé, entre émotion suscitée par le témoignage historique et graphique des deux tomes de Maus (planches originales, croquis, crayonnés, un régal pour les fans), délires psychédéliques des années San Francisco, et innombrables illustrations journalistiques, notamment pour le New Yorker, à partir des années 90. Chroniqueur acerbe, artiste de grand talent, Spiegelman a contribué à forger les liens noués aujourd’hui entre le neuvième art et les médias, la littérature et la cinématographie.
Après avoir séjourné à Angoulême, l’exposition se déplacera à Paris (centre Pompidou), puis à l’étranger.
 

 



            Exposition Art Spiegelman, Bâtiment Castro, rue de Bordeaux, 10h-19h. Jusqu'au 5 mars 2012.



           

mercredi 22 février 2012

Mémoire morte, Donald Westlake


Paul Edwin Cole est dans de sales draps. Après avoir été surpris par le mari de l’une de ses conquêtes en fâcheuse position, ce jeune acteur, belle gueule new-yorkaise en tournée dans l’Amérique profonde, se réveille dans un hôpital de province sans le moindre souvenir de ce qui a précédé son « agression ». Pis encore, sa mémoire immédiate s’étiole : les noms, les dates, les faits s’effacent au fur et à mesure qu’ils s’impriment, laissant le pauvre Paul comme une coquille vide qu’il va chercher désespérément à remplir. Pour financer son voyage-retour à New York, il trouve un job à la tannerie de Jeffords, et recouvre les murs de la petite chambre qu’il loue à la semaine de mots griffonnés à la hâte, sensés maintenir vivaces les quelques souvenirs qui hantent encore son esprit décharné. De retour à New York, il n’a pas d’autre choix que de se fier à ceux qui partageaient son ancienne vie pour tenter de reconstituer le puzzle du « véritable » Paul Cole.

Il y a le Westlake de Dortmunder, l’as de la cambriole poursuivi par la guigne, dont les tribulations ont égayé des milliers de fans du genre « comico-polar » dans lequel il s’était rendu maître. D’autres œuvres, celles-là beaucoup plus sombres, nous donnaient aussi l’occasion de découvrir la noirceur de son humour (souvenez-vous, dans Le Couperet, les scènes formidables de thérapie conjugale). Mémoire morte, j’ai le regret de vous l’annoncer, a peu de chance d’exciter vos zygomatiques. Ecrit en 1963, resté à l’abri des regards jusqu’à ce que son manuscrit soit découvert et publié en 2010 aux Etats-Unis, soit près de deux ans après sa mort, il fait partie de son « œuvre au noir », plus proche du roman psychologique que du véritable policier. C’est pourquoi j’ai finalement décidé de le publier sous la rubrique « Romans étrangers », et pas du côté des polars et thrillers. Cette quête d’une mémoire perdue aurait pourtant fourni le terreau idéal pour une intrigue policière. Scénaristes et auteurs ont souvent fréquenté cette voie (citons, entre autres, le film Memento, réalisé par Christopher Nolan), avec plus ou moins de succès. A l’époque où Westlake rédigeait son manuscrit, il avait déjà fait publier trois thrillers (trop respectueux du genre et pas assez personnels, selon leur auteur). Mémoire morte faisait donc déjà figure d’ovni par rapport au reste de sa production de jeune écrivain.
L’incident déclencheur du roman est digne d’un vaudeville : un mari cocu, fou de jalousie, un amant charismatique (le héros), une femme aux mœurs légères, et une bagarre qui ne pouvait manquer de se produire. Une fois Paul sorti du coma, cependant, c’est un tout autre tableau qui nous est présenté : perdu quelque part dans le midwest, chassé de l’hôpital où il fut hospitalisé par un shérif aux allures de cow-boy, il se retrouve seul face à l’énigme grandissante de sa propre vie. Une seule idée parvient à se maintenir dans le chaos de sa mémoire, retourner à New-York, « chez lui », et espérer que tout revienne en ordre. Hélas, le temps est pour lui un ennemi implacable, qui érode plutôt que de combler le gouffre défigurant sa mémoire. Chaque jour qui passe le laisse plus vide et désorienté ; son seul soulagement est de se plonger dans une routine anesthésiante. A Jeffords, le travail qu’il décroche à la tannerie stimule ses muscles et laisse son esprit en paix. De retour à New York, dans son petit appartement de Greenwich Village où il va s’enfermer progressivement, il consacre plusieurs heures quotidiennes à tout nettoyer avec une méticulosité qui frôle la monomanie. Ainsi ne prend-il jamais le risque d’une initiative malheureuse qui l’écarterait du chemin du véritable Paul, celui qu’il n’est plus, qu’il ne comprend plus, dont il ne partage ni les goûts ni les amitiés. Fatalement, il provoque malgré lui nombre d’incidents malheureux qui détournent de lui tous les personnages superficiels, infidèles et déloyaux qui peuplaient son existence passée. Paul Edwin Cole était un acteur, un jeune espoir de la scène américaine : comment poursuivre un telle carrière quand on n’est même pas capable de se souvenir des rendez-vous pris pour le jour même ? Chaque jour un peu plus, le héros devient une sorte d’étranger se sentant redevable envers l’ancien Paul Cole, comme s’il l’avait tué de ses propres mains, comme si, en le ressuscitant, il allait à coup sûr trouver le bonheur en même temps que le sens de la vie. Une quête de plus en plus absurde, déshumanisante par les humiliations qu’elle impose.
La déshumanisation est en effet au cœur de cette histoire étrange et désespérée. Car il semble qu’en étant privé de sa mémoire (de ses souvenirs anciens et de sa capacité à mémoriser le présent), le héros descende de quelques étages dans la pyramide des espèces. Son enfer personnel ne se trouve allégé que par les séances de travail machinal auquel il se livre chaque jour, et durant lesquelles il ne songe plus à rien et en perd la conscience de sa propre existence. Incapable d’assumer les traits et les caractéristiques du Paul Cole qui se dresse au sommet de la montagne vertigineuse dont il a entrepris l’escalade, terrorisé et honteux à l’idée d’amorcer une nouvelle vie, son enfermement progressif devient l’instrument de sa disparition aux yeux du monde. Ce qui distinguerait alors l’homme de l’animal serait sa capacité à influencer son environnement extérieur, un exploit inaccessible pour Paul, contraint de se reconstruire autour de données aléatoires et changeantes, effacées jour après jour pour être remplacées par les leurres qu’il se crée lui-même involontairement.
Westlake nous conte cette histoire dramatique avec une incroyable précision de style, que tous ses admirateurs reconnaîtrons aisément : quand l’un de ses personnages boit un verre de trop, c’est nous qui avons la gueule de bois. Une écriture rapide et pointue, exempte de toute préciosité, qui nous précipite sûrement dans les affres vécues par son malheureux personnage. Reste à la fin un roman superbe, brillant, à la lecture duquel, tragédie ultime, nous n’avons pas fini de regretter la disparition de son génial écrivain.

Mémoire morte (Memory), Donald Westlake, éditions Rivages/Thriller, janvier 2012 pour l’édition française.

samedi 18 février 2012

The Walking Dead



Avertissement : afin de mieux illustrer mon raisonnement, il me faut dévoiler dans cet article de nombreuses informations, qu’elles concernent le comic ou la série télévisée. Qu’on me pardonne, et qu’on se méfie : spoilers inside !
Pour ceux qui auraient réussi à échapper à la horde, voici résumée en quelques mots l’intrigue de Walking Dead : Rick Grimes, shérif grièvement blessé dans l’exercice de ses fonctions, se réveille d’un profond coma dans une chambre d’hôpital… et découvre un monde peuplé de zombies. Il se met aussitôt à la recherche de sa femme et de son fils, persuadé qu’ils sont encore vivants et ont réussi à fuir.
Tout l’intérêt de la série, on le comprend très vite, n’est pas dans ce début sauvagement plagié sur Vingt-huit jours plus tard, le film de Danny Boyle, mais sur ce qui suit ce bref incipit. En créant son comic, Charlie Adlard avait pour but de suivre un groupe de survivants confronté à cette récente apocalypse, et aux mécanismes psychologiques nécessaires à cette survie, dans un monde radicalement bouleversé où l’on n’est plus sûr de rien. Les héros de Walking Dead constituent la génération « 0 » d’une ère nouvelle, et se détachent à chaque aventure un peu plus des anciens modèles de leur défunte civilisation, des valeurs humanistes qu’ils avaient jadis toujours jugées immuables, dans le seul but de prolonger leur existence précaire face à ce terrifiant ennemi.
Dans la bande dessinée créée par Charlie Adlard et Robert Kirkman (14 volumes disponibles en France à ce jour, le 15e étant prévu pour le mois prochain), le principe fonctionne, et donne lieu à de belles surprises scénaristiques et de fort intéressantes interrogations sur la condition humaine. A condition de survivre au premier tome, d’une agaçante banalité, on peut vite devenir accro aux pérégrinations de cette compagnie à géométrie variable (mieux vaut ne pas trop s’attacher aux personnages…), à la recherche désespérée d’un lieu où elle pourrait enfin faire souche, se protéger des « rôdeurs », et planter les graines d’une autre société. Ce noble projet, inévitablement mis en déroute à maintes reprises, non seulement par les mort-vivants mais aussi par d’autres groupes humains pas toujours amicaux, justifie-t-il l’abandon de toute moralité ? S’ils atteignent leur but, leur restera-t-il seulement quelque chose à reconstruire ? Toute l’intrigue repose sur ces quelques questions. Monologues existentiels sur graphismes horrifiques mis en valeur par le noir et blanc, situations cornéliennes et scènes d’actions haletantes, voilà le cocktail qui a emporté l’adhésion d’une foule de lecteurs, aux Etats-Unis comme en France.
Il était donc logique de voir bientôt apparaître sur nos petits écrans une série adaptée du comic, et j’avoue avoir ressenti, comme de nombreux autres fans, une certaine impatience à l’idée d’en découvrir les premières images. Développé en 2009, initialement pour la chaîne NBC, le projet est finalement adopté par AMCTV, chaîne câblée américaine créée en 1984 et productrice des excellents Mad Men et Breaking Bad. Charlie Adlard reste aux commandes du scénario et s’associe avec Frank Darabont, réalisateur des Evadés et de La Ligne verte. Après un suspense longuement entretenu, la production révèle l’identité de l’acteur qui jouera Rick Grimes : il s’agit d’Andrew Lincoln, un acteur assez peu connu du public français (en dehors de son rôle dans L’Arnacoeur). Le reste de la distribution colle plutôt bien aux personnages papier, et les premières photographies de tournage sont à couper le souffle : zombies ultra-réalistes, univers en déréliction, cadavres pourrissant au soleil, les amateurs du genre se frottent les mains.
Les premiers épisodes (diffusés en 2009 aux Etats-Unis, en 2010 pour la France) sont rien moins que prometteurs : la mise en couleur d’un univers à l’origine en noir et blanc participe à la grande réussite des effets spéciaux. L’introduction est assez fidèle à la création d’Adlard et Kirkman (certains acteurs affichent une ressemblance confondante avec les personnages de la bande-dessinée). Ce n’est pas forcément un gage de qualité, mais en l’occurrence, le choix s’avère efficace et emporte l’adhésion des fans du comic. Et la mienne, par la même occasion.
Malheureusement, à partir de la fin de la première saison, mon enthousiasme va se muer très vite en perplexité. Que les scénaristes prennent de plus en plus de liberté avec l’œuvre originale n’est pas critiquable : le seul fait de changer de support (du papier à l’écran) nécessite de nombreux aménagements dans la narration, et l’adaptation d’une œuvre préexistante doit être considérée comme une création nouvelle et indépendante.
Dans le cas qui nous occupe, il y a d’ailleurs une volonté délibérée de la part des créateurs de la série de conserver les mécanismes les plus essentiels de la version dessinée : les libertés prises dans ce cadre ne le sont que pour mieux exprimer ce qui était originellement au cœur de la BD. Ainsi le personnage de Shane, meilleur ami du héros et élément perturbateur dans le couple que Rick Grimes forme avec Lori, son épouse, est-il ici emblématique de la confrontation de tout un système de valeurs (d’autant plus manichéen que Shane faisait partie des forces de l’ordre) à la nouvelle donne d’un monde aujourd’hui sauvage et impitoyable. Les changements qui s’opèrent dans la psychologie du personnage, pour radicaux qu’ils soient, ne manquent pas d’intérêt. Le seul problème réside en l’occurrence dans le fait que ces bouleversements concernaient, dans l’œuvre originale, non seulement le personnage principal, mais également son fils. Shane est en effet assassiné par le fils de Rick à la fin du second tome : il est la cause d’un traumatisme fondateur dans le fonctionnement du couple père-fils, dont les conséquences ne cesseront de se multiplier au cours des tomes suivants. Dans la série télévisée, il n’en est évidemment pas question, puisque le personnage de Shane est conservé. C’est en lui que se livrent les batailles les plus obscures, et sur ses épaules repose la responsabilité des décisions les plus cruelles, les plus éloignées de toute réflexion humaniste, prises cependant dans l’intérêt du groupe, au-delà de toute autre considération.
Que soient transposés sur un personnage secondaire des errances et des questionnements attribués au départ au rôle-titre ne serait pas si dérangeant s’il ne s’agissait pas là d’une étrange entreprise de béatification du héros : Rick Grimes est gentil, courageux, généreux, responsable, à la fois réfléchi et passionné. C’était également le cas dans la bande dessinée, mais toute la vertu du comic était justement de déconstruire, brique après brique, cette image idéale du héros américain. Sur le petit écran, rien ne vient contredire l’idée que nous nous faisons de Rick : un homme parfait, luttant pour conserver son humanité.
Dans la série télévisée, Shane est filmé de telle sorte que nous apparaisse à de maintes reprises le combat intérieur qui l’anime, puis la victoire progressive de ses côtés les plus sombres : au cours de la seconde saison (du moins ce que nous avons pu en voir en France), tout est fait pour nous montrer que Shane, dévoré par la jalousie et abandonnant les unes après les autres ses nobles visions, est en passe de devenir l’un des « méchants » de la série. Il apparaît comme le cygne noir du héros, celui-ci étant en conséquence exempté de tout paradoxe. Un choix radical, peut-être opéré pour le bien de la narration, mais qui enlève toute subtilité aux personnages les plus importants de la série (dessinée ou filmée) : le héros et son fils.
Quelles intrigues sont alors encore accessibles à ces deux personnages ? Les plus mélodramatiques, hélas… Carl blessé gît interminablement sur son lit de souffrance, Rick n’en finit pas de réconforter sa pauvre épouse constamment au bord de la crise nerfs, va et vient entre les différents personnages comme un politicien en campagne, tente vainement de ramener Shane à de meilleurs sentiments, pleure, prie, interroge Dieu, mais reste, en toute chose parfaitement irréprochable… devenant ainsi l’un des personnages les plus ennuyeux et agaçants de la série (la palme revenant à Lori, sa femme, deuxième plus grande consommatrice de Kleenex après les Etats-Unis). Tandis qu’à l’abri des regards indiscrets, Shane le démoniaque apprend le Necronomicon en se gravant des pentacles à même la peau… j’exagère à peine !
On pourrait également regretter l’absence de deux personnages qui illustraient, dans la bande dessinée, le thème essentiel de la fin de l’innocence : les jumeaux Ben et Billy, deux garçons orphelins que Dale et Andrea prennent sous leur aile. Que leur terrifiante histoire ne soit pas représentée dans la version télévisée démontre encore une volonté de distinguer soigneusement le bien du mal, dans un monde où une telle dichotomie perd très vite tout son sens…
Les créateurs de la série ayant décidé d’exploiter au maximum la moindre situation, le déroulement de l’action est très, trrrrrèèèès lent, insupportablement lent… Les deux premières saisons couvrent à peine les trois ou quatre premiers tomes de la version comic. A croire que les producteurs économisent cent après cent de quoi payer les prochains décors… en attendant, nos héros moisissent chez Hershel, le fermier bigot. Lori pleure et Shane crache dans la poussière pour montrer (fort subtilement) qu’il n’est plus le chic type qu’il était, et le téléspectateur s’endort, rêve d’une bonne vieille attaque de rôdeurs pour secouer tout ça… en vain. Une fois les premiers épisodes de la seconde saison passés, non seulement il ne se passe plus rien, mais on n’espère plus rien, tout comme les personnages qui s’encroûtent paisiblement : quelques promenades dans la campagne environnante, pour retrouver –sait-on jamais ? – la pauvre petite Sophia perdue depuis des jours… mais puisque même sa mère préfère se la couler douce sous sa tente… une ou deux excursions dans le bourg voisin (Lori n’a plus de mouchoirs), une amusante opération d’extraction d’un mort-vivant hors d’un puit… la routine, quoi !
Les créateurs promettent un peu plus d’action dans la seconde partie de la saison. Espérons qu’il ne s’agisse pas d’un vœu pieux…
La fin de la seconde saison confirmera, ou pas, mes craintes ci-dessus exposées. Je resterai téléspectatrice, en bonne amatrice du genre, et aussi à cause des qualités indéniables de cette fiction : effets spéciaux époustouflants, très bons personnages secondaires… Je conserve également l’espoir de voir apparaître sur l’écran certains des plus angoissants épisodes lus dans la bande dessinée, convaincue qu’une bonne réalisation, et de judicieux choix narratifs, pourraient y apporter un nouvel éclairage. Wait and see…